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J'ai testé pour vous : vivre une semaine avec Martin Scorsese

Publié le par Chippily

J'ai testé pour vous : vivre une semaine avec Martin Scorsese

Le premier regard

Les cheveux sont impeccablement peignés en arrière. La cravate dévie légèrement sur la gauche, mais le costume et la chemise sont nickels. Un sourcil en accent aigu, l'autre en accent grave dominent des grosses moutures de lunettes sur un regard sage et un nez de boxeur. Un petit sourire, presque triste, s'étire doucement.

C'est le coup de foudre. Ce mardi 13 octobre, c'est la première fois que je vois Martin Scorsese à Lyon, et, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il m'a tapé dans l'oeil. Surtout qu'il fait plus de deux mètres de haut.

Du 12 au 18 octobre, c'était dur de rater le réalisateur américain dans la cité rhodanienne. Pour le Festival Lumière, des grandes affiches en noir et blanc le représentant étaient partout. Mais pour ce qui était de le voir en vrai...

Pas moyen d'organiser un tête à tête lors de sa master-class de vendredi 16, à 15 h : non seulement ils sont des centaines à vouloir y aller avec moi (ces boulets), mais surtout, je n'ai pas de place, les billets s'étant arrachés en moins d'une minute. Mais pas question de se laisser abattre : je veux le voir et je le verrai.

Je fonce au Village du festival. Connaître sa proie, c'est important. Le Village, c'est un lieu où l'on peut trinquer, manger, écouter une émission de radio spéciale Lumière, faire des photos en tenant un (faux) Oscar à la main...ou dépenser tout son argent à la billetterie ou dans l'espace livres/DVD. On y croise parfois Mads Mikkelsen ou Pierre Richard venus le temps d'une émission radio, mais, malheureusement, pas de Martin Scorsese ce jour-là.

J'ouvre des gros bouquins aux prix exhorbitants, au pif, pour me renseigner. Les thèmes qui intéressent "Marty", pour les intimes : 1. Le rock'n'roll. Ok, je connais vaguement Woodstock et beaucoup Johnny, ça devrait le faire. 2. La religion catholique. Ah merde. Il faisait quoi déjà comme métier, le père de Jésus ? 3. La mafia. J'ai regardé tous les épisodes des "Simpson" où y'avait Gros Tony. Ca compte ?

Comme ça, ça ferait presque générique des Simpson...

Comme ça, ça ferait presque générique des Simpson...

La rencontre avec les parents

"Mais rapproche toi, voyons !" L'homme, chemise rayée et épais sourcils noirs, paraît gêné. La femme, cheveux choucrouteux et robe rose, pas du tout. Elle le titille, tapote le canapé où ils sont assis tous les deux à un mètre de distance. "Alors c'est moi qui me rapproche !", lance-t-elle finalement. Bienvenue chez les Scorsese, père et mère.

Une voix au débit de mitraillette demande la recette de la fameuse sauce de la mama. Celle-ci pose inlassablement des questions. "Mais je m'adresse à qui ? A toi ? Et je dis quoi ?" La voix abandonne. "Allez, on va dans la cuisine, montre-nous !"

Vendredi 16 octobre, la master-class de Martin Scorsese est complète, mais pas la séance de son film documentaire "Italianamerican" sur ses parents et ses origines, présentée par le rappeur alsacien Abd Al Malik au cinéma Comoedia.

Ecouter et voir "Charlie" et Catherine Scorsese (qu'on peut souvent apercevoir effectuant des caméos dans les films de leur fils) est un régal. La femme parle, parle. S'arrête soudain, fronce les sourcils. "Il y a quelqu'un qui rôde dans les couloirs ! Je suis sûre qu'il y a quelqu'un qui rôde dans les couloirs !" Avant de reprendre ses explications mine de rien. 

Le père, lui, paraît de prime abord plus effacé. Puis raconte lui aussi avec plaisir ses souvenirs et l'histoire de ses parents. Quand le générique s'installe, déroulant (enfin) la recette de la sauce, je me dis que, finalement, la belle-famille n'est pas forcément une plaie. Même si ça a l'air dur d'en placer une avec les deux là.

Quand on passe la nuit avec Martin, on garde ses chaussettes. Et ouais.

Quand on passe la nuit avec Martin, on garde ses chaussettes. Et ouais.

La première nuit

Devant le saint des saints, je me sens nerveuse. Je tapote du pied, regarde à gauche, à droite. Et si ça ne se passait pas comme prévu ? C'est vrai, je suis novice en la matière... Et si ça ne me plaisait pas ?

Mes copines me rassurent. Les films de Scorsese, disent-elles, sont géniaux. "Et, surtout, faut absolument que tu restes éveillée pour voir Les Affranchis !" Quelques minutes plus tard, j'obtiens mon ticket pour la Nuit Scorsese, qui se tient dans le Hangar du Premier film à partir de 22h.

Notre plan pour passer une nuit de folie (comprenez, pour ne pas roupiller au bout de deux minutes) : du sucre, du sucre et du sucre. Fraise Tagada, Têtes brûlées... On n'a pas lésiné sur les moyens. On a aussi épluché le programme et monté une stratégie : l'ordre des films projetés étant "Mean Streets", "Taxi Driver", "Les Nerfs à vif" et "Les Infiltrés", et vu qu'on a vu et revu "Taxi Driver", il sera décidé de dormir pendant ce film là. Mais bien sûr, tout ne se passe pas comme prévu.

A la fin de "Mean Streets", film de personnages sympa où De Niro joue avec brio une petite frappe, on nous demande de sortir de la salle. Inspection des poches en panique, questions du gardien, "mais où j'ai foutu ce foutu billet ?!". C'est normal si je ne l'avais pas trouvé tout de suite : il était rangé à sa place, dans le programme.

Montée d'adrénaline. Je n'arriverai pas à dormir devant la Palme d'Or 1976. Et tant mieux. Bande-son jazzy, De Niro halluciné, doigts en sang plantés sur la tête... C'est toujours aussi bon que la première fois.

Après, c'est la débâcle. Ca s'endort autour de moi, je pioche frénétiquement dans les sucreries. Le sommeil ne m'atteindra pas. Il est dans les 8 h quand les lumières se rallument définitivement. Le ventre en vrac, enveloppée d'une odeur de fraises Tagada  écoeurante, nauséeuse, je titube, étourdie, dans le hall. Où les employés du cinéma, tout sourire, distribuent croissants, pains au chocolat et boissons chaudes à tour de bras.

Le petit matin lyonnais est frissonnant. On enfonce nos mains dans les poches et on retrace la nuit folle qu'on vient de vivre. "Les Nerfs à vif" ? Complètement déjanté et too much. "Les Infiltrés" ? Pas mal, et puis, ça fait plaisir de revoir Jack Nicholson.

Pas le temps de rattraper une nuit de sommeil  en entier : les réveils sont réglés à 11 h. Je me lève la tête retournée. Les effets secondaires de cette ingestion massive de films de Scorsese se fait sentir, l'amour est en train de me changer : dans la cuisine, des insultes en anglais me glissent toutes seules des lèvres. 

Après avoir englouti un fucking bout de brioche avec une de ces motherfucker de confiture, je me prépare pour ma rencontre avec Marty. En vrai, cette fois. J'opte pour un petit top décolleté et une jupe mini. Avant de me souvenir que la température quotidienne, en ce moment à Lyon, c'est 5°C. Fuck. Un gros manteau et une écharpe immense, c'est sexy aussi, non ?

"Après vous !"

"Après vous !"

La rupture

Chaque année, c'est la même tradition. "Le même cirque", diront peut-être les Lyonnais. La rue du Premier-Film est bouclée, ça se presse devant des mètres de barrières, et devant, oui, là-bas, tout devant, caché par la tête du Monsieur immense et par la tablette brandie en appareil photo de Madame, les acteurs et réalisateurs jouent.

Ils jouent à reconstituer celui qui est considéré comme le premier film de l'Histoire du cinéma : la sortie de l'usine Lumière à Lyon.

Sur la pointe des pieds, placée idéalement entre deux épaules, j'aperçois Thierry Frémaux qui sort et qui rentre de la cour du Hangar du Premier Film. Des gens sont à califourchon sur un haut muret. D'autres râlent derrière. "Vous pouvez pas baisser votre appareil photo ? Je vois rien !"

Soudain, ils sortent. Mon appareil photo, plus du tout habitué à la lumière du jour depuis une semaine, s'emmêle les pinceaux. Il y a là Simon Abkarian, Bérénice Béjo et son réalisateur de mari Michel Hazanavicius, Raphaël Personnaz, Clémence Poesy, Alain Chabat, Pierre Richard, Pierre Lescure, Michèle Laroque, Emma De Caunes... et Martin Scorsese, bien sûr.

Raphaël Personnaz, Bérénice Bejo et Michel Hazanavicius, écoutant avec attention les directives.

Raphaël Personnaz, Bérénice Bejo et Michel Hazanavicius, écoutant avec attention les directives.

Alain Chabat en plein hommage capillaire à Doc Brown, anniversaire des 30 ans de "Retour vers le futur" oblige.

Alain Chabat en plein hommage capillaire à Doc Brown, anniversaire des 30 ans de "Retour vers le futur" oblige.

Simon Abkarian.

Simon Abkarian.

La scène est répétée plusieurs fois. Les célébrités sortent, rentrent, sortent, rentrent... A la fin des prises, on hèle, on hurle des noms. "Pierre Richaaard !" "Alain ! Alain ! Chabat, viens là si t'es un homme !!"

Puis, le réalisateur américain va inaugurer une plaque à son nom. Coïncidence des mouvements de foule ? Bonne intuition ? Accoudée à une barrière, je vois tout le gratin passer. Et vois Martin Scorsese arriver.

Mon coeur s'accélère. Mon appareil photo est ému. Ou alors c'est la lumière divine. En tout cas, Martin Scorsese est là, sur mon écran, d'une blancheur rayonnante, ses petits yeux bruns me fixant étrangement. Il refuse de signer un autographe, puis passe devant moi sans un regard. Et part, en m'ignorant complètement.

Non non, je n'ai pas surexposé ma photo, c'est la lumière divine qui se dégage de Scorsese qui fait ça.

Non non, je n'ai pas surexposé ma photo, c'est la lumière divine qui se dégage de Scorsese qui fait ça.

Mon coeur se brise. C'est fini. Ou presque. Le lendemain, dimanche 18 octobre, je suis au rendez-vous pour le revoir à la cérémonie de clôture, à la Halle Tony-Garnier. Mais 4999 autres personnes ont eu bizarrement la même idée que moi et je ne suis plus qu'un minuscule point dans la foule.

Martin Scorsese m'ignore à nouveau, loue le festival, dit qu'il y a passé le "meilleur moment de sa vie", puis raconte la genèse des Affranchis, devant de grands noms comme Kiarostami, Von Sydow ou sa monteuse, Thelma Schoonmaker.

Avant de, "tradition oblige" dira Frémaux, traverser toute la Halle et disparaître. Fin d'après-midi, je sors moi aussi. Je dis salut à mes compagnons d'infortune, eux aussi rejetés par Scorsese. "Bonne fin de festival !" Regard blasé. "Mais il est fini là, le festival..." Ah oui, c'est vrai. Alors, je fais comme tous les autres : je m'achemine lentement vers le métro, bondé.

En chemin, je recroise l'affiche géante de Martin Scorsese. Avec ce regard sage et ce petit sourire triste qui s'étire. Moi aussi je suis un peu triste. Mais contente de cette semaine. C'était court mais intense, comme diraient les autres en riant comme des baleines. Et c'est pas tous les jours qu'on rencontre les parents de Marty, qu'on passe une nuit avec lui, qu'on parle tout le temps de lui, qu'on mange même avec lui...

En mode "Taxi Driver" au restaurant du Village du festival.

En mode "Taxi Driver" au restaurant du Village du festival.

Je pense : "Merci pour ce moment." C'est vrai que ça ferait bien, écrit comme ça, en grosses lettres rouges, sur sa cravate de travers. Mais le métro arrive bientôt. On est dimanche 18 octobre, quelque chose comme 18 h 30, et la vie normale revient avec ses crissements de frein et ses phares aveuglants.

Publié dans HoRs-cHaMp

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The Walk suit-il le fil des films à Oscars ?

Publié le par Chippily

The Walk suit-il le fil des films à Oscars ?

Souvenez-vous : c'était la phrase qui faisait frissonner les cinéphiles du monde entier. Inspiré d'une histoire vraie. Cinq petits mots qui, collés sur l'affiche d'un film de fin d'année, allumaient d'un rouge vif les néons "biopic" et "film à Oscars" (FAO pour les intimes). Sorti fin septembre, "The Walk" validera-t-il tous les clichés du FAO ?

Une histoire extraordinaire

Check. 

C'est le récit d'un drogué qui deviendra un grand musicien. Non, c'est l'histoire d'un autiste homosexuel qui permettra aux Alliés de gagner la Seconde Guerre mondiale. Ou non, non, non, c'est l'histoire d'un petit garçon traumatisé par la mort de son frère qui deviendra une star de la country !!

Le FAO délivre toujours une belle histoire très "american dream", car quand-on-veut-on-peut et si je réussis ici I'll-make-it-everywhere. "The Walk" est donc l'histoire d'un petit Français (Philippe Petit t'as compris le jeu de mots, hihi) frappé d'une idée dingue : mettre un fil entre les Tours Jumelles de New York et marcher dessus. Et tout ceci en toute illégalité, bien sûr, et avec l'aide de complices.

Le personnage principal : une transformation physique...

Check.

"Han ! Il lui ressemble trop !!" est LA phrase prononcée par les spectateurs qui envoie les producteurs au septième ciel (car transformation = nomination aux Oscars). Du coup, ça prothèse-ise, ça faux-nez-ise, ça lentilles-bleu-ise à tout va... et Joseph-Gordon Levitt n'y échappe pas. Non mais regardez-moi cette fausse perruque dégueulasse !

The Walk suit-il le fil des films à Oscars ?

... et des parts d'ombre (mais pas trop)

Check.

D'abord, il y avait les films hagiographiques. Puis, Christopher Nolan est passé par là, et il était bon ton de trouver des personnages plus complexes, angoissés, ambivalents... mais pas trop, hein, parce que c'est quand même les héros. Et là, stupeur : Philippe Petit avait lui aussi ses parts d'ombres !! Et oui, figurez-vos qu'il n'hésitait pas, tenez-vous bien à...clouer en pleine nuit une caisse en bois, comme ça, sans demander à personne ! Waouh. Quel fifou.

Des seconds couteaux émoussés

Check.

Dans un biopic, le seul personnage important, c'est le héros, compris ?! Les personnages secondaires ne sont là que pour faire de la figuration et le mettre en valeur. C'est simple, on dirait qu'ils n'ont pas de caractère, ni personnalité. Et si ceux de "The Walk" sont un minimum brossés, ils ne sont pas inoubliables pour autant. Dommage pour un film qui emprunte son schéma narratif aux films de casse ("Ocean's 11" est ce qu'il est, mais les personnages y étaient quand même un peu plus développés).

The Walk suit-il le fil des films à Oscars ?

Un scénario classique

Mouais.

Comme je viens de le dire, "The Walk" est en quelque sorte un film de casse poétique : toute une équipe se monte, échafaude des plans, se cache des autorités...pour un geste artistique gratuit.

Mais la structure reste malheureusement assez banale, suivant pas à pas (c'est le cas de le dire), de façon linéaire et chronologique, le destin du funambule perché.

De l'emphase (beaucoup d'emphase)

Check.

Ouf, ils ne nous ont pas refait le coup des images de personnages en joie arrêtés pour dévoiler quel sera leur avenir (cf. "Imitation game"). Mais niveau musique, c'est tout aussi bourrin. On tentera aussi d'oublier cette séquence tout à fait étrange et qui en fait des tonnes avec un oiseau. On essayera de l'oublier vite. Très vite.

Une réalisation banale

Check.

D'accord, même dans les derniers James Bond, il y a de plus belles images. Même dans les derniers James Bond, il y a des idées de réalisation plus décoiffantes. Mais dans les derniers James Bond, c'est Sam Mendes qui est aux manettes. Et Robert Zemeckis, réalisateur de ce "Walk", a d'autres préoccupations que Sam Mendes. 

Son truc, c'est la technique : c'est quand même le type qui a fait dialoguer dès 1988 un lapin en dessin animé avec des acteurs de chair et d'os ("Qui veut la peau de Roger Rabbit ?"), qui a incrusté Tom Hanks dans des images d'archives ("Forrest Gump"), qui s'est lancé dans des défis mocap hallucinants (mais pas toujours réussis)("Le Pôle express") ou qui a fait un trou dans le ventre de Goldie Hawn ("La mort vous va si bien")...

Et pour "The Walk", Robert se fait plaisir, en créant une 3D vertigineuse. Dans les salles, on se cramponne à son siège, certains spectateurs en vomissent même. Pas besoin de seau pour moi, merci madame, mais c'est vrai que l'effet est bluffant et vaut le coup d'oeil... en 3D, se hissant au niveau de ses films tels "Avatar" ou "Gravity" pour lequel Twitter et la presse ont trouvé une formule consacrée : "Plus qu'un film...une expérience !"

Mais alors, quel avenir pour le film en 2D, et donc en DVD, en streaming illégal ? En tout cas, Robert, ne m'en veux pas, je ne te filerai pas l'Oscar du Meilleur film...mais celui des meilleurs effets spéciaux, assurément.

The Walk suit-il le fil des films à Oscars ?

Publié dans CiNéMa

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