Le film qui était moins célèbre que sa soirée cannoise

Publié le par Chippily

Le film qui était moins célèbre que sa soirée cannoise

Quelqu'un se souviendra-t-il, dans 20 ans, que "I, Daniel Blake" a remporté la Palme d'Or en 2016 ? Pas sûr. En 1995, "Underground" d'Emir Kusturica remportait le trophée. Deux décennies plus tard, on n'a retenu qu'une chose de l'oeuvre : la fête furieuse à laquelle elle a donné naissance.

Quoi ? Vous avez raté l'anniversaire ?? Ne vous inquiétez pas, vous n'êtes pas les seuls. En 2015, "Underground" d'Emur Kusturica fêtait les 20 ans de sa Palme d'Or... et tout le monde s'en fichait.

Tout le monde...sauf le magazine "Première", qui a regroupé les acteurs de l'époque pour faire revivre LA fameuse soirée. Imaginez-vous un peu : le réalisateur serbe vient de remporter le trophée. Ce film, il a mis "tout son sang dedans". Alors, ce soir, pour fêter ça, il va se mettre torchon chiffon carpette. Il s'installe avec son équipe sur une plage. Les stars arrivent : Johnny Depp, Carole Bouquet, Harvey Keitel... 

Et puis, soudain, sans trop qu'on sache pourquoi, tout part en vrille. Bagarre générale. Ca se bastonne sur la plage, ça se poursuit, et y'a Johnny Depp qui se planque sous une table avec les enfants pour échapper à tout ça.

Emir dans "Lendemain de cuite".

Emir dans "Lendemain de cuite".

Sûr qu'un souvenir comme ça, ça s'entretient et ça se raconte. Mais le film dans tout ça ? Quasi rien. Juste quelques petites lignes pour rappeler qu'il avait secoué la Croisette et donné lieu à une polémique (du genre "Kusturica est-il fasciste ou non ?").

Pourtant, il y a quantité de choses à dire sur "Underground", oeuvre véritablement foisonnante.

30 000 m2 sous la terre

On remonte les compteurs : début des années 90. Emir Kusturica veut faire depuis longtemps un film où il pourrait doser drame et comédie. Il tombe sur une pièce du scénariste Dusan Kovacecic, l'histoire de deux mecs amoureux de la même gonzesse. "Et de l'un qui écarte son rival par un subterfuge et l'enferme 20 ans dans une cave en lui faisant croire que la guerre continue", explique Kusturica dans le making-of de son film.

Emir a une idée. Il va rendre la chose politique. Car le "communisme était une grande cave, où on n'a pas dit aux citoyens que la Seconde Guerre mondiale était finie". Cette grande cave fera précisément 30 000 m2. C'est le chef décorateur Miljen "Kreka" Kljakovic (celui qui chopa le César pour "Delicatessen") qui l'a décidé.

"C'est vrai qu'elle était pas mal, cette fête cannoise..."

"C'est vrai qu'elle était pas mal, cette fête cannoise..."

Octobre 1993 : le tournage commence. Rectificatif : le cauchemar commence. Suffit de savoir la doctrine de Kusturica pour le deviner : "Joue et crève." Et de savoir comment on l'appelle sur le tournage : "Dieu."

Le script est modifié chaque jour, les acteurs sont trempés jusqu'à l'os, blessés. Dans la cave, bondée, la fanfare joue tout le temps, on crie pour faire danser le singe Charlie, la fumée qui y règne pique les yeux.

"Ca donne envie de me tuer"

Dans le making-of, Emir Kusturica, pâle, jette un oeil mauvais à la caméra : "Tout ce monde et cette ambiance... Ca donne envie de me tuer." Le tournage s'étire jusqu'en janvier 1995, le producteur n'en peut plus.

Sept ans plus tard, Emir s'est calmé. Il se souvient tranquillement du film pour une interview filmée. "Je voulais à travers cette histoire expliquer comment les hommes et les femmes de mon pays avaient pu traverser les années Tito et s'imaginer avoir eu une "belle vie"."

Résurrection de nazis

Le sujet est intéressant. Le film l'est tout autant. Sur le point politique, on l'a déjà dit : Marlo, l'infâme qui fait croire à son ami que la guerre toujours sévit, représente l'état communiste. Mais fait aussi référence à un metteur en scène...ou un réalisateur tout puissant qui écrit au fur et à mesure (tiens, tiens) son script.

Dans "Underground", le pouvoir de la fiction transforme, ressuscite (pas de bol, c'est des nazis), se mêle à la réalité (d'ailleurs, c'est marrant de voir que le trafiquant d'armes russe est joué par...le producteur de Kusturica).

Et puis, comment ne pas penser aux grands concepts de la philosophie quand on a une histoire qui ressemble bizarrement à l'allégorie de la caverne de Platon, mise en images par un réalisateur qui lit jusqu'à 3h du matin du Jung sur le plateau de son tournage ?

Foisonnant, je vous avais dit. Et qui mérite peut-être un peu plus qu'un article sur sa fête cannoise...

 

Publié dans CULTE

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