Quand les Birmans vont au cinéma... ils n'y comprennent rien

Publié le par Chippily

Une petite toile, Monsieur ? A l'affiche : "Make me shudder II", un film comico-terrifique thaïlandais.

Une petite toile, Monsieur ? A l'affiche : "Make me shudder II", un film comico-terrifique thaïlandais.

De passage en Birmanie en 2014, j'ai voulu tester une séance au cinéma. Par curiosité et parce qu'on m'avait dit que les spectateurs avaient parfois des réactions "étranges" dans la salle... Tu m'étonnes. [Lecteurs du super magazine de cinéma gratuit en ligne (comment ça je fais de la pub ??) "Bande à part", ne cherchez pas si vous savez déjà comment ça se finit : l'article a été initialement publié dans le numéro de février.]

Cela fait un mois que ça me démange. Un mois qu’en passant devant les cinémas de Rangoun, je vois des affiches bariolées s’étaler en grand sur les murs. Pour mon dernier jour en Birmanie, c’est décidé : je me fais une toile avec mes amies birmanes Jue Jue et Merelyne. Mais pas de film birman pour elles, merci : « Ils sont trop prévisibles : la fille hésite toujours entre deux garçons, en choisit un et fait un enfant avec lui. »

On tranche pour voir, au Dagon Center (un centre commercial sur plusieurs étages), la comédie horrifique thaïlandaise « Make me shudder II », qui enthousiasme la jeunesse locale, pas vraiment habituée au cinéma fantastique. En effet, ce genre faisait partie, il y a peu, des longues choses proscrites au cinéma par la junte au pouvoir depuis 1988 (avec, entre autres, la représentation à l’écran de gens pauvres, de femmes buvant et fumant… et d’Homer Simpson, dont la couleur ne plaisait pas aux censeurs !).

Il faut ensuite choisir sa place : « Devant, c’est 1200 kyats, tandis que derrière c’est 3000 », m’indique Jue Jue, au pied de l’escalator, où trône le guichet du cinéma. Soit 1 € pour le premier prix, et 3 € pour le tarif deluxe, lunettes 3D comprises. J’achète les places de côté, qui sont aux alentours de deux euros.

Y'a pas que les Thaïlandais qui ont leur entrée à Rangoun. Les blockbusters hollywoodiens sont aussi très appréciés.

Y'a pas que les Thaïlandais qui ont leur entrée à Rangoun. Les blockbusters hollywoodiens sont aussi très appréciés.

Le cinéma est installé au sixième étage du bâtiment. Un grand guichet avec coin pop-corn fait face à une salle d’attente. Sur des affiches,  je reconnais Tom Cruise, les X-Men ou la longue silhouette de Godzilla. « La junte n’a pas interdit les films hollywoodiens ? » j’avais demandé, étonnée, au réalisateur Thaiddi, rencontré une semaine auparavant. « Non. Peut-être parce qu’ils ne sont pas dangereux : ils ne font pas vraiment réfléchir », avait-il souri.

Dans la salle de cinéma, pas la peine de chercher des cheveux gris : la moyenne d’âge se situe entre 15 et 20 ans et n’est constituée que de bandes d’amis venus voir un film pour s’amuser. La Birmanie a tué la cinéphilie depuis longtemps. Grande productrice de films dans les années 1950, elle a vu son industrie cinématographique totalement s’effondrer avec la mise en place de différentes dictatures dès les années 60. Le pouvoir avait bien tenté des œuvres de propagande, sans succès.

Aujourd’hui, « les gens du gouvernement ne savent même pas à quoi ressemble du matériel de cinéma, m’avait confiée la réalisatrice Hnin Ei Hlaing, alias Snow, rencontrée quelques jours après Thaiddi. En 2008, on a fait un tournage dans un monastère. Ils nous ont suivies, persuadés qu’on cachait des explosifs dans nos sacs et qu’on apprenait aux moines à faire des bombes. »

Les bande-annonces ont commencé dans la salle. Le public rit pendant celle de « Minuscule », s’enthousiasme devant celle de « Dragons 2 », et moi je repense à Thierry Mathou, l’ambassadeur français, me déclarant : « Les gens ne rigolent pas au même moment que vous au cinéma. Une fois, je suis allé voir un film glaçant, et les spectateurs étaient morts de rire. » 

Trouveras-tu le film français qui s'est glissé parmi toutes ces affiches et qui, oui, a bien été diffusé jusqu'en Birmanie ?

Trouveras-tu le film français qui s'est glissé parmi toutes ces affiches et qui, oui, a bien été diffusé jusqu'en Birmanie ?

Dès les premières minutes de « Make me shudder II », qui reprend la légende de Mae Nak (un homme revient de la guerre et est accueilli par le fantôme de son épouse), je comprends. En plissant les yeux pour m’habituer à une 3D douteuse, je commence à lire les sous-titres. Qui sont en anglais.

A l’écran, les héros – une bande d’adolescents pas vraiment futés – décident d’aller prier Mae Nak pour leurs examens. Ils courent dans tous les sens en accéléré, se cognent à des poteaux, font des grimaces, sous l’hilarité du public. Quand une main surgit hors de l’écran – magie de la 3D –, des filles hurlent à plein poumons. Mais quand les acteurs thaïlandais font des jeux de mots, c’est un silence de mort dans la salle. Les spectateurs birmans n’ont pas les mêmes réactions qu’un diplomate occidental, car les spectateurs birmans ne parlant pas anglais ne comprennent pas tout le film. « Je pense qu’ils mettent des sous-titres anglais pour que le public n’aille pas voir des films étrangers », me glissera un ancien professeur de cinéma.

C’est la fin. Le mari de Mae Nak a enfin compris que son épouse n’était plus de ce monde. Mais, surprise : lui aussi est mort. Les sièges claquent, on part de la salle. « Alors, comment vous avez trouvé ? », je demande à mes amies. Elles haussent les épaules. « Oh, il y avait déjà eu un film sur ce sujet là. » Et pas qu’un : une quinzaine de films sur Mae Nak sont répertoriés sur Wikipédia. Comme quoi, Hollywood n’est pas la seule à utiliser à longueur de temps les mêmes recettes.

Publié dans HoRs-cHaMp

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Benoit 07/05/2016 12:10

Article très très intéressant! Un vrai travail de journalisme et bien écrit en plus! Merci!

Chippily 07/05/2016 16:43

Voici un commentaire qui fait rudement plaisir ! Merci beaucoup Benoit !!