Deux films cultes par une inculte : Le Salaire de la peur et Le Convoi de la peur

Publié le par Chippily

Deux films cultes par une inculte : Le Salaire de la peur et Le Convoi de la peur

Coïncidence ou humour noir ? Comme date de sa première diffusion de l'année du film "Le Salaire de la peur" d'Henri-Georges Cluzot et de son remake américain "Le Convoi de la peur" ("The Sorcerer" en VO) de William Fiedkin, parlant de routiers acheminant un dangereux colis, la chaîne franco-allemande Arte avait choisi...l'entrée en grève des routiers français.

Ouf, quelques mois plus tard, le 15 juillet dernier, la situation était revenue à la normale et les routes étaient (presque) désertes, me permettant de voir la version du papa de "L'Exorciste", qui ressortait en salles ce jour là... et de me livrer à une petite comparaison des deux moutures.

Deux films cultes par une inculte : Le Salaire de la peur et Le Convoi de la peur

"Le salaire de la peur", Henri-Georges Cluzot : les histoires de Clu finissent mal...en généraaaal !

La peur. C'est ce qu'ont dû ressentir les censeurs de tous pays dès les premières images du film, sorti en 1953, tiré du roman de Georges Arnaud. J'ai fait le listing : en quelques minutes seulement, les représentants de la morale auront vu un zgeg vadrouiller en toute liberté, des seins flottant sans soutien-gorge, des femmes traitées comme des moins que rien, un début d'amitié homosexuelle... Ajoutez à ceci de méchants américains et un racisme virevoltant, et vous aurez déjà la grande bourgeoisie en train de s'étouffer sur son siège.

"Mais reprenez-vous, René, voyons !

Henri-Georges nous a peut-être réservé une histoire du feu de Dieu !"

L'histoire donc : c'est deux hommes et un camion. Ah non, pardon, ça c'est "Duel" de Steven Spielberg. C'est QUATRE hommes (Yves Montand, Charles Vanel, Folco Lulli et Peter Van Eyck) et deux camions ! Quatre hommes paumés, réfugiés dans un pays aux accents hispaniques imaginaire, fuyant une société qui les a condamnés et qui ne cherchent qu'une chose, se faire de l'argent facile et se tirer vite fait.

Ca tombe bien, les Américains sont prêts à les couvrir d'or. A une condition : qu'ils prennent le volant de deux monstres pour conduire tout au bout du pays un chargement qui pourrait les faire exploser à chaque instant.

Pas de bol : la route est dangereuse, escarpée, et en plus, vu les coups de volant que les héros donnent quand ils sont filmés de face dans l'habitacle du véhicule...

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...la route fait à peu près ça :

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Tu m'étonnes qu'ils aient du mal.

Clouzot n'hésite pas à tirer en longueur sa scène d'introduction, tissant des liens entre ses personnages et révélant peu à peu leur vraie nature au fil des obstacles.

Le reste du film se déroule une main serrée sur l'accoudoir, à enfoncer profondément ses ongles dans le canapé. On tressaute, on angoisse, et, quand tout semble s'apaiser, soudain l'écran s'embrase à nouveau.

Un coup de poing. Des cris de rage de la morale. Une Palme et un Ours d'Or.

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"Le Convoi de la peur" ("The Sorcerer"), William Friedkin : trois mois sur le pont

Ca commence lors d'un déjeuner révolté, en 1975 ou 1976, William Fiedkin ne sait plus. Devant son ami producteur-réalisateur-scénariste Walon Green, le réalisateur de "French connection" s'emporte contre les inégalités et atrocités du monde, évoquant l'exploitation de certains pays sud-américains par les Etats-Unis, soulevant le sujet polémique de la guerre du Vietnam... Avec une idée fixe : si les pays du monde entier n'arrivaient pas à s'entendre, ils allaient tous exploser.

"Et je lui disais que c'était une idée que j'aimerais bien mettre en image, se rappelle William Friedkin, lors d'une interview pour Filmosphère. Il m'a répondu : c'est ce que raconte "Le Salaire de la peur"."

Ca ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. William Friedkin commence à s'intéresser au roman d'Arnaud, ne voit le film qu'une seule fois...et ne le trouve pas extraordinaire à l'époque : "L'histoire est bonne, le film est très bien fait, mais ce n'est pas un chef d'oeuvre", ose-t-il jeter (cf interview réalisée par Arte).

Après avoir reçu la bénédiction de Clouzot, Friedkin se met au travail et cherche ses têtes d'affiche. Lino Ventura, Marcello Mastrionni déclinent, Steve McQueen accepte, à certaines conditions. "Il voulait mettre sa femme dans le film, qu'elle soit productrice", se souvient Friedkin devant la caméra d'Arte. Il refuse. "J'étais arrogant à l'époque", admet-il.

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Tant pis, le film se fera avec Roy Scheider, propulsé quelques années plus tôt par leur succès commun, "French connection". Mais, entre temps, l'acteur a confirmé son statut de star avec "Les Dents de la mer", et William Friedkin ne le reconnait plus, le trouve arrogant, snob. Roy Scheider, quant à lui, ne comprend pas les choix de son réalisateur et "a encore en travers de la gorge le refus de Friedkin de lui donner le rôle du père Karras dans L'Exorciste", souligne Télérama.

Le tournage sera apocalyptique : démissions, paludisme, épuisement... Et puis, il y a cette séquence du pont (voir la photo tout là-haut là-haut de l'article). Selon les interviews et les journalistes, Friedkin confirme, puis doute, assure, hésite... Ce dont on est sûr, c'est qu'elle aurait pris des mois (trois pour être précis) pour être mise en boite. Le réalisateur voulait le temps parfait, que "le soleil disparaisse, mais le temps changeait sans arrêt".

Après des mois et une vingtaine de millions engloutis, l'équipe est morte de fatigue, mais prête à montrer son bébé. On est alors en juin 1977. Rien ne peut arriver quand on sort en juin 1977. Tout, sauf ça...

Deux films cultes par une inculte : Le Salaire de la peur et Le Convoi de la peur

C'est l'effondrement pour "The Sorcerer". Le public se précipitant sur "Star Wars", le film de Friedkin est écarté, essoré, oublié... Pourtant, malgré son prologue très vite réglé, ce qui empêche aux spectateurs de s'identifier autant aux (anti-)héros que dans la version de Clouzot et gâche un peu le film, quelques passages me hantent encore longtemps après le visionnage...dont le fameux passage du pont, apocalyptique et incroyable.

"Un échec ? reprend William Fiedkin dans son interview du "Studio-Ciné Live" de juillet août 2015. L'important, quand vous êtes un artiste, est que votre vision de départ soit la plus conforme à l'arrivée. Avec "Le convoi de la peur", je n'en ai jamais été aussi près. Le nombre d'entrées et le regard des critiques, je ne peux pas les contrôler. Ma vision, en revanche..." Et de conclure : "Vous me parlez d'échec, je ne vois au contraire qu'un accomplissement artistique."

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